Avez-vous déjà consulté un sexologue pour le plaisir d'approfondir le sujet du plaisir ? Et si ce n'est pas le cas, pourquoi ? Parce que vous n'avez rien à apprendre en la matière ? Parce que la sexualité est innée ? Ou bien parce que vous éprouvez de la gène à en parler ? Et si, comme pour tout, le plaisir était une question d'apprentissage ?
Carole Ruvira est sexologue à Paris et dans son cabinet, elle n’a jamais reçu de patient.e venu.e la consulter pour parfaire ses connaissances en matière de plaisir sexuel. Pourtant, elle constate par exemple que 99% des hommes ne savent pas se masturber. De quoi donner envie à Zézette d’en savoir plus.
L'éducation à la sexualité se concentre aujourd'hui essentiellement sur les risques. Or, comme le pointait le psychiatre et anthropologue Philippe Brenot dans son interview à Zézette, "le problème se situe au niveau du manque d’accompagnement de la sexualité car elle nécessite un apprentissage puisqu’elle n’est pas instinctive. On pense que la sexualité va de soi alors que c’est tout le contraire". En tant que sexologue, vous consulte-t-on souvent pour parfaire ses connaissances en matière de plaisir sexuel ?
Carole Ruvira : De mémoire je n’ai jamais eu de patient.e qui m’ait consultée pour cette raison. Lorsqu’on prend rendez-vous, c’est pour trouver une réponse à un dysfonctionnement. Ce qui nous permet à nous, sexologues, d’aborder le volet éducation. Chez les hommes par exemple, il suffit d’expliquer que le problème n’est pas strictement mécanique pour résoudre très facilement une panne érectile. Notre rôle est d’aider nos patients à passer d'une sexualité mécanique à ce que j'appelle une sexualité habitée, davantage en connexion avec son corps. L’idéal bien sûr serait qu’un jour on ait aussi le réflexe de prendre rendez-vous chez le sexologue pour explorer sa sexualité, et plus seulement pour se soigner comme on va chez le dentiste ou le kiné. Par exemple lorsqu’on interroge les hommes sur leur manière de se masturber, on se rend compte que 99% d’entre eux n’adoptent pas la bonne méthode. Ils ignorent qu'il faut bouger le bassin et ne pas tendre les jambes. Se masturber ne se limite pas juste à un mouvement de va-et-vient avec la main.
D’où l’importance de ne pas considérer la sexualité comme un acquis…
Oui. Et pour cela, l’enjeu est de parvenir à surmonter la gène que l’on ressent d’en parler. Comme pour la masturbation, il y a plein de choses que l’on pense savoir faire mais que l’on n’a jamais apprises. Le fait d’envisager l’éducation à la sexualité essentiellement sous le prisme des dangers et des risques crée un biais anxiogène propice à la fabrique des tabous. On n’aborde jamais la notion de plaisir. Ce qui pourtant est essentiel. Apprendre à connaître ses plaisirs, c’est être capable ensuite de les exprimer mais aussi d’écouter ceux de son ou sa partenaire, sans présupposer de qu’il ou elle aime. Tout le travail consiste donc à s’extraire des tabous qui pèsent encore fortement sur la communication en matière de sexualité.
C’est le constat que fait le philosophe et maître de conférences à Nantes Université Guillaume Durand. Dans son livre Sexe et tabous, il observe que quasiment tous les tabous sont liés à la sexualité. D'où la difficulté de parler de plaisir…
Il faut savoir qu’en matière de sexualité et de plaisir, notre premier organe sexuel, c’est la tête. Le cerveau active le corps. Sans lui, je ne peux pas avoir d’érection. Sans lui, il n’y a pas de lubrification du vagin. C’est pourquoi j’ai pris l’habitude d’expliquer à mes patients ce qui différencie désir et plaisir. Le désir est une projection, c’est une construction mentale. A contrario, le plaisir est une sensation. C’est une expérience sensorielle immédiate. Le désir est ce qui va faire fantasmer notre esprit. Raison pour laquelle il faut le nourrir d’autre chose que de pornographie. D’où la création de mon podcast Vice-Versa né de l’envie d’accompagner chacun·e dans l’éveil de son désir. On y trouve des histoires érotiques racontées à chaque fois en deux volets : l’un du point de vue de la femme et l’autre du point de vue de l’homme. Je recommande à mes patient.e.s de l’écouter à la maison, pour permettre de porter l’attention sur ce qui se passe dans le corps.
Quelles autres ressources recommandez-vous ?
Je recommande OMGYes, une plateforme éducative consacrée au plaisir féminin, notamment à travers la masturbation. Il y a aussi le livre Femmes désirantes, femmes désirées de la gynécologue Danièle Flaumenbaum qui traite de l’énergie de la sexualité. Pour les hommes, je suggère la lecture de Au-delà de la pénétration de Martin Page, qui s’attache à sortir la sexualité des stéréotypes.
Déjà en 1973, le philosophe François Châtelet regrettait que le plaisir reste un non-dit, une terra incognita des manuels scolaires. En 2010, c'est au tour de l’historien Yves Verneuil, auteur de Une question « chaude » de faire le constat que « dans les programmes de sciences de la vie et de la Terre, le plaisir sexuel n’est évoqué que sous l’angle technique ». C’est pourquoi le psychiatre Philippe Brenot estime qu’il faudrait “faire de l’éducation à la sexualité une matière à part entière dispensée par des professionnels n’ayant pas de relation d’autorité avec les élèves, ce qui enlèverait une charge oedipienne aux profs qui sont vus comme des substituts parentaux”.
Je suis entièrement d’accord. Le problème est que pour parler de sexualité et de plaisir, il faut user d’un vocabulaire qui reste tabou même pour les parents. C’est donc eux qu’il s’agit d’éduquer en premier. Encore aujourd’hui, on reste grandement analphabète sur les sujets qui touchent au corps et à la sexualité. En consultation, il m’arrive d’entendre des femmes me dire « quand il descend en bas » au lieu de parler de cunnilingus ou bien « quand je dois lui faire un truc » plutôt que d’utiliser le terme de fellation. Or cette gène alimente le silence autour de la sexualité.
A vous écouter, il s’agirait de parvenir à faire de la sexualité un espéranto…
C’est exactement ça car aujourd’hui c’est une langue qui reste encore trop peu partagée. Plus elle sera maîtrisée par le plus grand nombre, plus elle va devenir vivante.
En 1927, le psychiatre Wilhelm Reich publiait La fonction de l'orgasme. Est-ce que le plaisir sexuel occupe vraiment une fonction ?
Bien sûr ! Le plaisir sexuel est ce qui nous fait sécréter de la dopamine, de la sérotonine, des endorphines et de l’ocytocine, c’est-à-dire des hormones qui nous procurent de la détente et de la joie et dont nous avons absolument besoin pour notre santé. Au-delà de sa fonction reproductive, la sexualité exerce une fonction vitale quand elle respecte le consentement de chacun. C’est pourquoi il est essentiel de prôner l’éducation au plaisir. D’autant que c’est totalement libre et gratuit.
La formation tout au long de la vie serait-elle la clef d’une sexualité épanouie ?
Comme dans bien d’autres aspects de la vie, la formation et l’information ont toute leur place dans le domaine de la sexualité. Selon notre maturité, nos expériences et notre curiosité - car la sexualité est aussi une forme de curiosité - de nouvelle questions peuvent apparaître. Or dès lors que l’on a envie de découvrir ou d’expérimenter quelque chose de nouveau, il est naturel de chercher des informations, notamment en matière de sécurité et de respect de soi et des autres.
Infos pratiques : écoutez gratuitement le podcast “Vice-Versa, l’érotisme à deux” de sur Spotify et Apple podcasts
Propos recueillis par Renaud CHARLES
Mamie minitel rose, Papi cybersexe, Monsieur missionnaire, Miss bondage… Et si pour changer du Jeu de 7 familles vous faisiez une partie de Sexes familles. Créé par l’illustrateur Cyrille Berger, également dessinateur pour Zézette, il reprend les codes de son glorieux aîné et permet d’aborder la sexualité avec humour.
Comment est née l’idée de faire un Jeu de Sexes familles ?
Cyrille Berger : Tout d’abord il faut savoir que j’ai une passion pour les projets éditoriaux incongrus. L’idée est née au cours d’un repas, de mémoire bien arrosé, avec des amis dans le Gers. Nous plaisantions sur le vocabulaire parfois imagé utilisé pour parler de sexualité. Cela m’a inspiré une série de personnages qui constituent mes 7 familles comme Mamie chambre à part, Monsieur coincé du cul, Madame 5 à 7, Papi exhibi, Miss Bondage, Monsieur missionnaire ou Mamie partouze. J’ai ensuite travaillé avec un fabricant de cartes qui fournit notamment les casinos de Las Vegas puis j’ai mis en vente le produit sur ma boutique en ligne.
Comment avez-vous fait pour détourner les codes d’un jeu pour enfants afin de raconter une autre histoire ?
J’ai opté pour des visuels qui ne sont pas explicites. Il était important pour moi que cela puisse s’adresser au plus grand nombre. C’est pourquoi j’ai fait le choix de formes graphiques très pop.
Est-ce une manière de libérer la parole autour de la sexualité ?
Ce n’était pas l’intention de départ mais plusieurs personnes m’ont rapporté que c’était un bon outil pour créer de la conversation. J’aime quand les projets que l’on imagine nous dépassent et cela me plaît que mon travail puisse avoir une dimension sociologique. Au final, c’est un petit projet qui apporte sa pierre à l’édifice de la tolérance et de la discussion. L’humour occupe une place importante dans ma vie. C’est une forme d’expression qui permet de prendre du recul sur la réalité pour passer un bon moment sur Terre. On lutte contre le sérieux du monde en le saupoudrant de liberté et de légèreté.
Infos pratiques : Jeu de Sexes familles. 9€. En vente sur etsy.com
Tout simplement (attention scoop…) parce qu’en 2026, il n’existe toujours pas de média consacré à la sexualité et à l’amour, et ce bien qu’ils fassent partie des rares sujets qui nous concerne tous à travers le monde. On trouve pourtant des journaux sur à peu près tout. Les camping-caristes ont ainsi leur magazine, Camping-car Magazine, depuis 1978, et les mostrophilistes (c’est comme cela que se font appeler les collectionneurs de montres) peuvent feuilleter Montres magazine depuis près de 30 ans.
Si la sexualité s’est fait une place dans les médias ces dernières années et que des voix de plus en en plus nombreuses se font entendre, la sexualité reste désespérément vierge de toute publication (en dehors des seules revues médicales qui lui sont consacrées...).
Puisque, dixit Oscar Wilde, « tout dans le monde est une question de sexe, sauf le sexe qui est une question de pouvoir », l'enjeu est de parvenir à parler sexualité sans honte comme de n’importe quel autre sujet. Car il s’agit bien d’explorer toutes ses facettes, notamment pour décortiquer les rapports de domination entre hommes et femmes.
Quant à l’amour, s’il fait les beaux jours de la littérature ou du cinéma, il a encore du mal à être pris au sérieux, ce dont témoigne la neuroscientifique Stéphanie Cacioppo dans son livre Le pouvoir de l’amour qui a dû braver le scepticisme lorsqu’elle a entamé ses recherches sur le sujet.
Telles sont les raisons d'être de Zézette, premier média indépendant 100 % dédié à la sexualité et à l’amour avec pour but d’en faire des sujets de conversation que l’on ne se sent plus gêné d’aborder par crainte de la honte ou d’une supposée mièvrerie. Le principe : une newsletter envoyée au moins deux dimanches par mois, et plus si affinités…
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