Ils sont encore nombreux aujourd'hui les hommes à penser qu'ils n'ont pas de cul d'avoir une glande capable de leur donner du plaisir certes, mais qui se planque dans un recoin tabou de leur corps. De quoi donner envie à la rédaction de Zézette d'en savoir plus.
Symbole de virilité blessée pour certains, zone de jouissance inexplorée pour d’autres, la prostate reste le point aveugle du plaisir masculin. Entre peur de perdre sa place d’homme et fantasme de transgression, la pénétration anale cristallise tabous et désirs refoulés. Pour Zézette, le sexologue clinicien Luc Biecq démonte les mythes, retrace l’histoire d’un interdit et rappelle qu’explorer ce territoire encore inconnu pour beaucoup, c’est aussi libérer la notion même de masculinité.
Historiquement et culturellement, d’où vient le tabou de la pénétration anale chez les hommes et comment se mêlent représentations de la virilité, homophobie et peur de la passivité sexuelle ?
Luc Biecq : Avant tout, il faut interroger le mot « passivité » : être pénétré, accepter de l’être, n’est pas passif. Notre vocabulaire n’est peut-être pas le bon. Le mot circlusion a émergé il y a presque 10 ans. Circlure signifie entourer, enrober un objet ou un pénis et ne place pas la personne qui reçoit en position de passivité. Ensuite, la pénétration anale n’est peut-être taboue que dans les discours les plus visibles. Je pense au savoir profane des travailleuses du sexe qui en parlent comme d’une technique, avec un doigt, pour amener le client à l’éjaculation. Les images dites de « pegging » où une femme pénètre un homme sont très courantes dans la production porno, et l’offre de massage dit « tantrique » qui propose cette pratique est exponentielle.
Sur le plan anatomique, pouvez-vous rappeler ce qu’est la prostate, à quoi elle sert dans la reproduction et l’éjaculation, et pourquoi on la décrit parfois comme l’équivalent du “point G” masculin ?
Elle produit le liquide prostatique faits d’enzymes, de protéines et de minéraux qui protègent et nourrissent les spermatozoïdes pour les garder en vie. Elle obture l’urètre pendant l’éjaculation afin que le sperme ne se mélange pas à l’urine. Mais dire qu’il s’agit du point G au féminin n’a pas de réalité scientifique. Il n’y a pas de consensus à ce sujet, alors que le clitoris est lui un organe entièrement dévolu au plaisir.
Qu’est-ce qui se passe concrètement dans le corps lors d’une stimulation prostatique, et pourquoi parle-t-on souvent d’un orgasme plus intense ou différent de l’orgasme centré sur le pénis ?
La question de l’intensité est très personnelle. Certains hommes décrivent une éjaculation plus abondante, une sensation plus forte, parfois sans même se toucher le pénis. Physiologiquement, la prostate est entourée de zones érogènes et de nerfs ultra-sensibles, comme le nerf pudendal, dont on parle peu. Parfois, le simple fait de sentir un coup de langue sur le pourtour anal peut déclencher un plaisir inouï pour l’homme qui le découvre.
Beaucoup d’hommes hétéros fantasment sur le plaisir anal sans oser le formuler. Quels sont, selon vous, les principaux freins psychologiques qui les empêchent de passer à l’acte ou d’en parler à leur partenaire ?
Je crois que cette zone n’était pas présentée comme une zone érogène, qu’elle était associée à des pratiques homosexuelles, ce qui peut être un frein. Il faut ici se préparer à l’utiliser et savoir le faire, c’est un second frein.
Comment expliquer que de nombreuses femmes aient du mal à envisager de stimuler la prostate de leur partenaire, entre peur de faire mal, dégoût, manque d’information ou crainte de remettre en cause sa masculinité ?
Selon un sondage Ifop de novembre 2025 pour la marque Lelo, 52% des hommes français ont été pénétrés analement. Plus ils sont conservateurs, moins ils sont enclins à le faire selon ce même sondage. Enfin 39% des femmes disent l’avoir fait pour faire plaisir à leur partenaire. Il m’est difficile de parler à la place de celles à qui l’on prête ses peurs. Disons que beaucoup de personnes, hommes ou femmes, manquent encore de connaissances de base sur leur propre corps, son fonctionnement, le plaisir qu’il peut procurer. Personne ne nous l’apprend. Vous seriez surpris, dans une consultation de sexo ou dans un cours de yoga, de voir le nombre de personnes qui ignorent le rôle du périnée.
Quand un couple veut explorer le plaisir prostatique pour la première fois, quelles sont, selon vous, les étapes clés pour que cela se passe bien ?
La première étape, c’est de vérifier que l’envie est commune aux deux partenaires. La seconde, c’est la préparation, c’est-à-dire le nettoyage préalable avec un lavement à l’eau tiède. On prévoit éventuellement des gants en latex ou une capote pour enfiler les doigts ainsi qu’un lubrifiant de qualité. Enfin, je dirai douceur et absence d’objectif. On ne cherche pas à faire comme dans un porno.
Voyez-vous une différence générationnelle dans le rapport des hommes au plaisir prostatique et aux sextoys anaux, notamment avec l’explosion des contenus d’éducation sexuelle en ligne ?
Dans ma pratique clinique, je vois des personnes qui ont fait le choix de s’intéresser à leur plaisir, qui ont fait cette démarche, souvent dans la joie et la simplicité. Quant aux contenus d’éducation sexuelle en ligne, ils sont bénéfiques quand ils sont proposés par des personnes formées. Je pense à Léa Butine par exemple dans la jeune génération ou à Ivo Da Silva.
Si vous deviez donner trois conseils à un couple hétéro qui souhaite explorer le plaisir prostatique en sortant des clichés et des peurs, quels seraient-ils ?
Ecoutez vos désirs profonds, ne faites pas un essai parce que l’on dit que c’est la mode, ne consommez pas d’alcool ou de produits de synthèse pour vous détendre, ce sont vos sensations qui doivent vous guider dans le fait d’apprécier ou pas. Equipez-vous d’un lubrifiant au silicone (et comme cela tache les draps, prenez une serviette éponge) et pas d’un lubrifiant à l’eau. Souvenez-vous toujours que le corps parle : ne forcez jamais et autorisez-vous à dire stop à tout moment.
Infos pratiques : Luc Biecq est à retrouver sur son site sexologueparis.com
Propos recueillis par Julien Claudé-Pénégry
Pour approfondir encore un peu plus le sujet, Zézette s’est entretenu avec Camille Guerfi, sexologue et porte-parole en France de LELO, une marque suédoise de jouets sexuels. Et selon elle, le plaisir prostatique permettrait de “découvrir des orgasmes plus longs et de redéfinir ce que signifie prendre du plaisir”.
Pourquoi la stimulation de la prostate est-elle une source de plaisir si intense ?
Camille Guerfi : La prostate est l'un des grands angles morts de la sexualité masculine, alors même qu'elle est une zone de plaisir majeure. Très richement innervée et directement connectée aux mécanismes de l'orgasme, sa stimulation peut générer des sensations profondes, puissantes et souvent très différentes de celles que procure la stimulation du pénis. Le plaisir prostatique est moins explosif et plus enveloppant. Il se diffuse dans le corps, invite à ralentir, à ressentir autrement. Pour beaucoup d'hommes, c'est une découverte qui bouleverse les repères habituels du plaisir et ouvre la porte à une sexualité plus sensorielle, moins centrée sur la performance.
Quels conseils donneriez-vous pour une première exploration sans pression ni tabou ?
Avant tout, il faut se libérer de l'idée qu'il y aurait une bonne façon de faire. L'exploration prostatique commence par la curiosité et l'écoute de soi. Prendre son temps, choisir un moment où l'on se sent détendu, utiliser un lubrifiant adapté et accepter d'avancer progressivement sont des éléments essentiels. Sur le plan psychologique, dépasser les tabous est souvent le plus grand défi. Stimuler sa prostate n'a rien à voir avec une orientation sexuelle ou une remise en question de sa masculinité. C'est simplement reconnaître que le plaisir masculin est plus vaste que ce qu'on nous a appris. En couple, le dialogue et la bienveillance mutuelle permettent d'en faire une expérience complice, ludique et enrichissante.
En quoi le plaisir prostatique change-t-il le rapport à la sexualité masculine ?
Le plaisir prostatique invite à sortir d'une sexualité centrée uniquement sur l'érection et l'éjaculation. Il permet de découvrir des orgasmes plus longs, parfois sans éjaculation, et de redéfinir ce que signifie prendre du plaisir. Intégrer cette pratique, seul ou à deux, enrichit considérablement le répertoire sexuel. Cela ouvre à une sexualité plus créative, plus consciente, où le plaisir ne se mesure plus en performance mais en intensité ressentie et en connexion à son corps.
Au-delà du plaisir, quels bénéfices peut-on en tirer ?
Explorer la prostate, c'est souvent apprendre à mieux connaître son corps et à se réconcilier avec certaines zones longtemps ignorées ou stigmatisées. Beaucoup d'hommes me disent que cela les aide à lâcher prise, à se sentir plus libres dans leur sexualité. Il y a aussi un véritable enjeu de santé sexuelle et de connaissance de soi. En s'autorisant cette exploration, on développe une relation plus consciente à son intimité, on ose poser des questions, on sort du silence autour du corps masculin. C'est une démarche qui participe à une sexualité plus épanouie, plus inclusive et plus assumée.
En tant qu'ambassadrice, qu'est-ce qui distingue les stimulateurs de prostate LELO ?
Ce que j'apprécie particulièrement chez LELO, c'est cette volonté de rendre le plaisir prostatique désirable, accessible et décomplexé. Les stimulateurs sont pensés avec une vraie intelligence du corps masculin : des formes ergonomiques, rassurantes, qui guident naturellement vers la prostate sans inconfort. La technologie joue aussi un rôle clé. Les vibrations sont profondes, subtiles, modulables, loin des stimulations trop agressives. Le design élégant et les matériaux haut de gamme participent à lever les freins psychologiques : on n'est pas face à un objet médical ou caricatural, mais à un véritable objet de bien-être intime.
Infos pratiques : Camille Guerfi est à retrouver sur son site camilleguerfi.com
Propos recueillis par Julien Claudé-Pénégry
Tout simplement (attention scoop…) parce qu’en 2026, il n’existe toujours pas de média consacré à la sexualité et à l’amour, et ce bien qu’ils fassent partie des rares sujets qui nous concerne tous à travers le monde. On trouve pourtant des journaux sur à peu près tout. Les camping-caristes ont ainsi leur magazine, Camping-car Magazine, depuis 1978, et les mostrophilistes (c’est comme cela que se font appeler les collectionneurs de montres) peuvent feuilleter Montres magazine depuis près de 30 ans.
Si la sexualité s’est fait une place dans les médias ces dernières années et que des voix de plus en en plus nombreuses se font entendre, la sexualité reste désespérément vierge de toute publication (en dehors des seules revues médicales qui lui sont consacrées...).
Puisque, dixit Oscar Wilde, « tout dans le monde est une question de sexe, sauf le sexe qui est une question de pouvoir », l'enjeu est de parvenir à parler sexualité sans honte comme de n’importe quel autre sujet. Car il s’agit bien d’explorer toutes ses facettes, notamment pour décortiquer les rapports de domination entre hommes et femmes.
Quant à l’amour, s’il fait les beaux jours de la littérature ou du cinéma, il a encore du mal à être pris au sérieux, ce dont témoigne la neuroscientifique Stéphanie Cacioppo dans son livre Le pouvoir de l’amour qui a dû braver le scepticisme lorsqu’elle a entamé ses recherches sur le sujet.
Telles sont les raisons d'être de Zézette, premier média indépendant 100 % dédié à la sexualité et à l’amour avec pour but d’en faire des sujets de conversation que l’on ne se sent plus gêné d’aborder par crainte de la honte ou d’une supposée mièvrerie. Le principe : une newsletter envoyée au moins deux dimanches par mois, et plus si affinités…
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