Depuis bientôt 50 ans, le drapeau arc-en-ciel, symbole des fiertés LGBT+, flotte dans l'imaginaire collectif. Mais comment s'est-il hissé jusque-là ? Et quelles sont ses significations ?
Né en 1978 à San Francisco, le drapeau arc-en-ciel a transformé ce qui était jusque-là un stigmate en une fierté et une visibilité. Mais à mesure que ses couleurs se multiplient pour inclure toutes les identités queer, certains hommes gays lui opposent de nouveaux drapeaux jugés plus virils. Derrière cette bataille chromatique se dessine une question brûlante : comment affirmer sa place d’homme dans une communauté qui revendique la pluralité ? Ce que dépeint pour Zézette l’artiste-chercheur.e en arts et en études de genre Rose K. Bideaux, qui a publié en novembre dernier Les couleurs de nos luttes.
Comment est né le drapeau LGBT+ (lesbienne, gay, bisexuel·le, transgenre, queer, intersexe et asexuel·le) et pourquoi le choix de l’arc-en-ciel ?
Rose K. Bideaux : Le drapeau arc-en-ciel est né à San Francisco et est hissé pour la première fois le 25 juin 1978 lors de la Gay Freedom Day Parade (future Pride) à la demande de Harvey Milk, alors élu municipal. Sa conception est un travail collectif réalisé par des bénévoles issus du San Francisco Gay Community Center. S’il est souvent associé à l’artiste états-unien et militant des droits civiques Gilbert Baker, on doit également sa création à Lynn Segerblom, connue sous le nom de Faerie Argyle Rainbow. Artiste teinturière, elle participe activement à l’élaboration des premiers drapeaux. Quant au choix de l’arc-en-ciel, il repose sur son efficacité symbolique : une polychromie immédiatement lisible qui articule diversité et unité et qui rompt avec les symboles hérités de la persécution, en particulier le triangle rose, marque de stigmatisation imposée aux hommes homosexuels dans les camps nazis et finalement réappropriée dans un cadre mémoriel et militant. L’arc-en-ciel substitue à cette logique du marquage une image affirmative, collective et tournée vers la visibilité.
Chaque couleur du drapeau arc-en-ciel a une signification particulière…
À l’origine, le drapeau arc-en-ciel comporte huit bandes : rose pour la sexualité, rouge pour la vie, orange pour la guérison, jaune pour le soleil, vert pour la nature, turquoise pour l’art et la magie, indigo pour la sérénité et l’harmonie et violet pour l’esprit. Il s’agit de donner une autre image de l’homosexualité encore largement réduite à la déviance et au scandale. Toutefois, dès son adoption, l’arc-en-ciel fonctionne avant tout comme un signe global de visibilité et de pluralité, et non comme un langage symbolique à déchiffrer bande par bande. Aujourd’hui encore, ce n’est pas la lecture détaillée des couleurs qui fait sens mais leur coprésence qui affirme que les identités queers ne se laissent ni réduire ni hiérarchiser.
Dans quelle mesure le drapeau arc-en-ciel a-t-il contribué à rendre visibles des désirs longtemps marginalisés ?
Il a joué un rôle central dans la visibilité des différentes communautés parce qu’il s’agit d’un emblème conçu par et pour elles. Le fait que ce soit un drapeau est déterminant : il se réplique facilement, d’abord de manière artisanale, puis à l’échelle industrielle. On le retrouve également représenté sur des objets, les façades et, depuis 2014, en emoji. La couleur fonctionne ici comme un langage plastique simple, lisible sans texte.
Mais le drapeau arc-en-ciel n’a pas rendu visibles tous les désirs. À l’origine, il est d’abord le drapeau des fiertés gays et lesbiennes avant de devenir progressivement celui des fiertés LGBT+. En 2017, les bandes noire et marron sont ajoutées à Philadelphie pour rendre visibles les personnes LGBT+ racisées et dénoncer le racisme au sein même des communautés. En 2018, l’intégration au drapeau des couleurs des fiertés trans (bleu clair, blanc et rose) vise à reconnaître des corps particulièrement exposés aux violences et à l’exclusion. Enfin, en 2021, l’ajout des couleurs du drapeau des fiertés intersexes (un cercle violet sur fond jaune) permet d’inclure des corps longtemps invisibilisés, notamment face aux violences médicales.
Que dit l’arc-en-ciel de la masculinité quand on est gay ?
Je ne pense pas que l’arc-en-ciel produise en lui-même une image alternative de ce que signifie "être un homme" quand on est gay. Les hommes gays continuent de faire face à des stéréotypes ancrés dans la misogynie, où l’homosexualité masculine est associée à la passivité sexuelle, celle-ci étant elle-même assimilée à la féminité. Le but est de disqualifier les gays en prétendant qu’ils ne sont pas vraiment des hommes. La culture gay s’est en partie accommodée de ces représentations homophobes en valorisant le fait d’être pénétré comme une pratique virile, en rupture avec l’idée que la virilité serait incompatible avec la passivité sexuelle.
On voit toutefois émerger des drapeaux masculinistes “gays only” qui revendiquent une esthétique plus sombre ou plus virile...
Il faut plutôt parler ici de drapeaux masculins que de drapeaux strictement masculinistes. Au milieu des années 2010, un premier exemple de drapeau des fiertés gays apparaît en Russie. Il s’inscrit dans un contexte de forte homophobie institutionnelle et vise à réaffirmer qu’être gay n’est pas incompatible avec le fait d’être un homme. Le bleu, culturellement associé au masculin, y occupe une place centrale sachant qu’en russe le terme goluboy (bleu clair) sert aussi d’argot pour désigner les hommes gays. L’enjeu n’est pas tant le rejet de l’arc-en-ciel que le besoin de se sentir représenté en tant qu’homme. Ce besoin reste toutefois politiquement questionnable dans la mesure où les hommes occupent déjà une position dominante dans les rapports de genres. Y compris au sein des espaces LGBT+, les luttes ont longtemps été centrées sur les identités gays. Le drapeau arc-en-ciel est largement perçu comme représentant avant tout les hommes gays. Dans mon enquête en ligne menée en 2024 auprès de 405 personnes, 76,5 % des répondant·es associaient spontanément l’arc-en-ciel aux gays.
Quel est pour vous le sens de cette bataille des couleurs entre arc-en-ciel LGBT+ et drapeaux masculinistes gays only ?
Je ne parlerais pas de bataille mais plutôt d’un déplacement du sens du collectif. Ce qui se lit en creux, c’est surtout une fragilisation du sentiment d’appartenance commune. Les hommes gays occupent une position particulière. Ils continuent de subir une homophobie réelle et violente mais ils restent, en tant qu’hommes, plus proches de l’hégémonie que d’autres groupes LGBT+. Cela crée une situation ambivalente. À mesure que les luttes LGBT+ intègrent davantage les questions trans, intersexes, raciales ou féministes, certains peuvent ressentir une crainte de perdre des privilèges liés à la masculinité. Les drapeaux des fiertés "gays only" peuvent alors être lus comme une tentative de mise à distance de ces luttes élargies, non par rejet de l’arc-en-ciel en tant que tel, mais par inquiétude face à ce qu’il est devenu politiquement. Mais il faut le rappeler clairement : l’homophobie n’a pas disparu et elle continue de frapper durement les hommes gays. C’est précisément pour cela que la réponse collective reste indispensable. L’histoire montre que les avancées ont toujours été obtenues par des coalitions et non par le repli sur des identités étroites.
Quelle lecture faut-il faire de ce patchwork de couleurs ?
Je dirais qu’il faut rester un peu analphabète, au sens où les couleurs ont justement cet avantage. Elles font langage sans exiger qu’on en maîtrise les codes. Après deux ans d’enquête sur les drapeaux des fiertés pour mon livre Les couleurs de nos luttes, ce qui ressort très clairement c’est que la majorité des personnes ne connaît ni la signification précise des couleurs, ni l’histoire détaillée de ces drapeaux, et ce n’est absolument pas un problème. On peut reconnaître le drapeau belge sans savoir ce que signifient ses couleurs, et c’est exactement pareil pour les drapeaux des fiertés. Leur fonction première n’est pas d’être lus comme des textes savants, mais de rendre visibles des identités, des cultures et des luttes, et surtout de rassembler.
Infos pratiques : Les couleurs de nos luttes : une histoire chromatique des combats féministes et LGBT+. Par Rose K. Bideaux. Ed. Le Cavalier Bleu. 200 pages. 19,90 €. Plus d’infos sur lecavalierbleu.com
Propos recueillis par Julien Claudé-Pénégry
Tout simplement (attention scoop…) parce qu’en 2026, il n’existe toujours pas de média consacré à la sexualité et à l’amour, et ce bien qu’ils fassent partie des rares sujets qui nous concerne tous à travers le monde. On trouve pourtant des journaux sur à peu près tout. Les camping-caristes ont ainsi leur magazine, Camping-car Magazine, depuis 1978, et les mostrophilistes (c’est comme cela que se font appeler les collectionneurs de montres) peuvent feuilleter Montres magazine depuis près de 30 ans.
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Puisque, dixit Oscar Wilde, « tout dans le monde est une question de sexe, sauf le sexe qui est une question de pouvoir », l'enjeu est de parvenir à parler sexualité sans honte comme de n’importe quel autre sujet. Car il s’agit bien d’explorer toutes ses facettes, notamment pour décortiquer les rapports de domination entre hommes et femmes.
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