Comment rendre visible la victimisation secondaire, trop souvent vécue mais encore tue ?

Subie par les victimes de violences sexuelles, la victimisation secondaire peine toujours à s'imposer comme un enjeu prioritaire. L'objectif : changer la manière dont la parole est reçue par les institutions, mais aussi par l'entourage.

“On finit par se sentir coupable d’être victime alors que l’on cherche à obtenir réconfort et réparation”

En mai 2025, pour la première fois en France, un tribunal reconnaissait la victimisation secondaire dans l’affaire Depardieu du fait des propos humiliants tenus par l’avocat de l’acteur à l’encontre des plaignantes. Toujours en 2025, une journaliste indépendante et metteuse en scène, Pauline de Quatrebarbes (membre de la rédaction de Zézette), se lançait dans l’écriture d’une pièce de théâtre, Double peine(s), pour rendre visible ce phénomène couramment vécu par les victimes de violences sexuelles. Un projet qui désormais recherche du soutien.

Que désigne-t-on par victimisation secondaire ?

Pauline de Quatrebarbes : C’est ce que vivent les victimes de violences sexuelles (VSS) tout au long de leur parcours pour faire reconnaître ce qu’elles ont subi. Cela commence dès le dépôt de plainte, et ce bien que la France soit signataire de la Convention d’Istanbul sur la lutte contre les violences à l’égard des femmes. Cette remise en cause de la parole des victimes n’est pas le propre des institutions. Elle s’exerce aussi dans le cadre familial. In fine, on finit par se sentir coupable d’être victime alors que l’on cherche à obtenir réconfort et réparation.

Quelle est la situation des violences sexuelles et sexistes en France ? 


D’après l’enquête Vécu et ressenti en matière de sécurité du ministère de l’Intérieur, seulement 6% des victimes de violences sexuelles portent plainte. Personnellement, j’ai déjà entendu des femmes de mon âge - j’ai 26 ans - dire qu’elles ne porteraient pas plainte parce que cela ne servirait à rien. Certaines préfèrent passer 5 ans à se reconstruire en participant à des groupes de parole que 5 ans à se battre.

C’est à la fois une forme de résignation et une manière de se protéger d’un système censé pourtant les protéger...

C’est exactement ça. Les statistiques sont implacables. Rapporté à l’ensemble des victimes estimées, environ 0,6 % des viols aboutissent à une condamnation.

A partir de quand avez-vous commencé à documenter ce mécanisme de victimisation secondaire ?

A partir de 2024, lorsque le collectif Notre Ohrage a saisi la cour européenne des droits de l’Homme pour dénoncer la victimisation secondaire de la part de la justice française. La France a été condamnée en 2025 et l’affaire a été très médiatisée. Depuis novembre 2025, le non-consentement figure dans la définition pénale du viol, comme en Espagne depuis 2022. Les Espagnols ont par ailleurs réfléchi à la manière d’accueillir les victimes dans les commissariats. Ici, la solution qui a été trouvée est de leur faire porter un bracelet fluo afin de pouvoir les distinguer, ce qui a plutôt pour effet de les stigmatiser.

Comment en vient-on à écrire une pièce sur le sujet de la victimisation secondaire ?

Avec une amie, nous avions proposé le sujet à un magazine féminin qui nous avait donné son accord. La condition était d’attendre l’issue du procès Depardieu (le procès en appel s’ouvre le 16 novembre, Ndlr), qui s’est achevé en mai 2025, et au terme duquel le tribunal a reconnu que les plaignantes avaient subi une victimisation secondaire en considérant que l’avocat de l’acteur avait tenu des propos excessifs, humiliants et virulents à leur encontre. Entre-temps, nous avions mené une enquête auprès de victimes de VSS. Tout était prêt sauf qu’on nous a finalement prétexté que le sujet était “passé de mode”. La fashion week approchait et la victimisation secondaire était devenue… secondaire. Cela a été très dur ensuite de retourner voir les victimes que nous avions interrogées pour leur dire qu’à nouveau leur parole ne serait pas entendue.

A défaut d’avoir pu mettre le sujet en page, vous allez donc le mettre en scène ?

Oui. J’étais au conservatoire à l’époque et pour valider mon diplôme je devais mettre en scène une pièce de théâtre. Habituellement, on choisit une pièce existante mais moi j’ai voulu m’appuyer sur notre enquête pour en tirer une fiction documentaire. Je l’ai présentée ce qui m’a valu, outre la mention, de nombreux encouragements à continuer le travail. Je l’ai donc réécrite pendant un an en ajoutant cette fois un personnage masculin. C’était une manière de sortir de l’affrontement hommes/femmes car je suis persuadée qu’il faut au contraire que nous soyons solidaires, même si les hommes doivent faire un travail de déconstruction énorme.

La scène permet de rendre visible l’invisible…

D’autant que bien qu’il s’agisse d’une fiction, je me suis inspirée de faits réels, notamment des excuses que l’on entend régulièrement dans les procès pour VSS. Dans une affaire, un avocat est allé jusqu’à remettre en cause un diagnostic médical en prétextant que les lésions observées sur l’utérus de la victime étaient dues à la taille du sexe de son client. Au procès Pelicot, l’un des prévenus a prétendu que c’est son corps qui avait commis un viol mais pas son esprit. La réalité est tellement grotesque qu’il n’y a rien à ajouter…

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Je lance un appel pour pouvoir produire la pièce. Je viens de créer ma compagnie, Marcher sur des œufs, et je suis à la recherche à la fois de financements et de lieux pour répéter. J’espère que nous serons entendu.e.s…

Infos pratiques : pour contacter Pauline de Quatrebarbes, vous pouvez lui écrire via paulinedqb@gmail.com ou sur Instagram

Propos recueillis par Gaspard Guérin

Mais pourquoi donc Zézette ?

Tout simplement (attention scoop…) parce qu’en 2026, il n’existe toujours pas de média consacré à la sexualité et à l’amour (l’IA Gemini parle même de “vide mondial absolu”), et ce bien qu’ils fassent partie des rares sujets qui nous concerne tous à travers le monde. On trouve pourtant des journaux sur à peu près tout. Les camping-caristes ont ainsi leur magazine, Camping-car Magazine, depuis 1978, et les mostrophilistes (c’est comme cela que se font appeler les collectionneurs de montres) peuvent feuilleter Montres magazine depuis près de 30 ans.

Si la sexualité s’est fait une place dans les médias ces dernières années et que des voix de plus en en plus nombreuses se font entendre, la sexualité reste désespérément vierge de toute publication grand public (en dehors des seules revues médicales qui lui sont consacrées...).

Puisque, dixit Oscar Wilde, « tout dans le monde est une question de sexe, sauf le sexe qui est une question de pouvoir », l'enjeu est de parvenir à parler sexualité sans honte comme de n’importe quel autre sujet. Car il s’agit bien d’explorer toutes ses facettes, notamment pour décortiquer les rapports de domination entre hommes et femmes.

Quant à l’amour, s’il fait les beaux jours de la littérature ou du cinéma, il a encore du mal à être pris au sérieux, ce dont témoigne la neuroscientifique Stéphanie Cacioppo dans son livre Le pouvoir de l’amour qui a dû braver le scepticisme lorsqu’elle a entamé ses recherches sur le sujet.

Telles sont les raisons d'être de Zézette, premier média indépendant 100 % dédié à la sexualité et à l’amour créé par un collectif de journalistes avec pour but d’en faire des sujets de conversation que l’on ne se sent plus gêné d’aborder par crainte de la honte ou d’une supposée mièvrerie. Le principe : une newsletter envoyée au moins deux dimanches par mois, et plus si affinités. Bonne lecture !

La rédaction

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