“Tout dans le monde est une question de sexe, sauf le sexe qui est une question de pouvoir”. Oscar Wilde
“A partir du moment où il est gratuit, le porno ne peut être que de mauvaise qualité”
En 2022, le Sénat publiait le rapport Le porno : l'enfer du décor. Pour Stéphanie Estournet, ex-journaliste de Libé et du Journal du hard devenue aujourd’hui sexothérapeute, la condamnation sans nuance du porno ne permet pas de faire émerger une production qui serve aussi bien l'excitation que l'éducation à la sexualité. Un entretien non classé X.
Vous souvenez-vous de votre premier porno ?
Stéphanie Estournet : J’avais huit ans. En fouillant dans les robes de ma mère, je suis tombée par hasard sur l’un des romans-photos que mes parents cachaient dans la penderie. C’était L’infirmière a des gros seins. Je me souviens que cela avait provoquait chez moi une forme de sidération. Cela m’est restée en tête et j’y suis retournée à plusieurs reprises. Je pense qu’il y avait un besoin de comprendre. J’ai saisi immédiatement que je n’allais pas pouvoir en parler, que c’était tabou. Cela marque le début de la solitude. Je prends conscience qu’il va falloir que j’apprivoise seule le sujet. A l’époque, nous sommes en 1978, la parole sur la sexualité n’existe quasiment pas.
Comment votre rapport au porno a-t-il évolué ?
J’ai toujours été dans une démarche d’apprivoisement. J’en ai fait un objet de recherche sans que cela devienne obsessionnel pour autant. Je considère le porno comme un produit culturel. Ce que l’on y voit n’est pas nécessairement à reproduire chez soi. Le fait d’avoir commencé à m’y intéresser jeune m’a permis de me questionner et de connaître mes limites, de savoir ce qui m’attirait et au contraire ce qui n’était pas pour moi. J’ai ainsi été capable de me protéger. En fait, le porno m’a servi de source d’information.
Le porno vous aura permis en quelque sorte de faire votre R&D…
On peut dire les choses ainsi. J’ai pu, dès le début de ma sexualité, distinguer le sexe des sentiments et ce alors qu’autour de moi j’entendais que c’était quelque chose qui était réservé aux personnes en couple. Je n’ai jamais adhéré au storytelling de la princesse et du prince.
L’imaginaire du porno aurait-il pris le pas sur l’imaginaire des Disney chez vous ?
Je ne sais pas si on peut le dire comme ça. La liberté occupe une grande place dans mon identité. Et cela passe entre autres par la sexualité.
Mais il faut avoir des modèles pour se construire…
C’est sûr que c’était beaucoup plus marrant de regarder du porno que de regarder des Disney. Mais j’ai toujours gardé une réserve. Je me retrouvais au lit avec des mecs qui en savaient beaucoup moins que moi mais je leur laissais quand même la main pour ne pas les contrarier. C’était une manière de ne pas être démasquée. Je ne voulais pas apparaître comme la boss du cul. Je considère que ma sexualité m’appartient. C’est d’ailleurs le message que je m’évertue à faire passer en tant que sexothérapeute aujourd’hui. La sexualité est d’abord une affaire entre soi et soi. Il s’agit de savoir ce qui nous plaît, de connaître nos limites.
Vous avez vécu le porno comme une forme d’introspection…
Oui. Il m’a permis de me questionner à une époque où l’information n’existait pas.
Ce n’était pas juste une question d’excitation…
J’ai pu satisfaire ma curiosité. C’est encore vrai aujourd’hui avec le porno féminin. Comme par exemple avec la réalisatrice espagnole Paulita Pappel lorsque met en scène des gangs bangs. Cela peut paraître paradoxal sachant qu’elle se revendique féministe et que l’imaginaire véhiculé par cette pratique est très dominateur. Avec elle, la femme n’est plus l’objet mais le sujet. C’est elle qui décide comment ça se passe. Lorsque j’ai vu ça, j’ai été épatée. En plus elle fabrique de très belles images. On voit un beau film et en même temps on réfléchit. Ici, le porno devient politique.
Comment le porno a-t-il évolué ?
Le porno est longtemps resté caché. Avec sa diffusion sur les plateformes de streaming, il est devenu un non-objet. On ne regarde plus des films mais des scènes. On est passé d’une logique artistique à une logique d’efficacité. Lorsqu’il est bien fait, le porno permet l’ouverture sur des corps ou des pratiques différentes. C’est exactement l’inverse avec le porno qui se diffuse en masse sur Internet et qui correspond aux besoins supposés des consommateurs. Résultat, les abolitionnistes du porno sont de plus en plus nombreux et appartiennent à tous les bords politiques. Le problème pour moi n’est pas le porno mais le porno diffusé en ligne gratuitement. A partir du moment où il est gratuit, le porno ne peut être que de mauvaise qualité. Raison pour laquelle il ne devrait pas être en accès libre. Je suis catégorique là-dessus. Ce porno dégueulasse fait que l’on condamne toute la production. Si le porno gratuit disparaît, on pourra plus facilement accéder à des visions d’auteurs et d’autrices et on mettra fin à la course au hard.
Limiter le porno au hard ce serait comme limiter la nourriture à la malbouffe…
C’est exactement pareil. Le raccourci en vogue aujourd’hui consiste à interdire le porno. Mais c’est une question plus complexe. Dans l’univers dans lequel j’évolue, je suis au contact de gens qui regardent et qui font de la belle pornographie. Je le vérifie lorsque j’interviens sur des tournages en tant que coordinatrice d’intimité, celles et ceux avec qui je travaille sont tous féministes et s’inscrivent dans une démarche collective pour faire autrement, par exemple en sortant du tout pénétratif ou en donnant à voir autre chose que l’épilation intégrale. Tout le contraire du porno gratuit qui nous montre un sexe de merde.
Selon le psychiatre et anthropologue Philippe Brenot, l'apprentissage de la sexualité est essentiel car elle n'est pas innée chez l'être humain. Contrairement aux autres mammifères, où elle peut être imitée, l'apprentissage de la sexualité se heurte à la pudeur chez les hommes et les femmes. D'où l'influence considérable du porno en streaming...
Dans le cadre des EVARS (espaces vie affective, relationnelle et sexuelle), j’aborde notamment le rapport au porno dans les classes de 4e. Cela permet de rappeler que ce n’est pas la vraie vie. Que papa et maman ne font pas ça. Car en visionnant du porno gratuit, les garçons sont convaincus qu’ils ne sont bons à rien. Et les filles sont persuadées qu’il est normal de se faire sodomiser contre un mur et d’être intégralement épilées. Tous sont en plein bouillonnement d’hormones. Et le porno en ligne leur apporte une satisfaction immédiate. Personne ne va les renseigner car le sujet reste tabou. C’est pour ça que j’ai choisi de me consacrer pleinement à l’information autour de la sexualité, que ce soit en tant que journaliste ou bien en tant que sexothérapeute. C’est en ayant accès à l’information que l’on accède à l’autonomie.
En 2009, Dirty Diaries, une suite de 12 courts-métrage pornographiques réalisé par la documentariste féministe suédoise Mia Engberg, avait bénéficié de 500 000 couronnes (45 000 euros) de subventions publiques de la part de l'Institut suédois du film afin de mettre en valeur la vision féminine de la sexualité. Le porno s'est-il davantage diversifié ces dernières années ?
Cet exemple reste marginal. Mais il existe d’autres alternatives au porno gratuit. La réalisatrice suédoise Erika Lust est l’une des pionnières du porno féministe. Dans ses productions, elle n’hésite pas à mettre en scène le consentement. D’où l’importance du contexte qu’apportent les films contrairement au porno gratuit. Avec Erika Lust, on sort des stéréotypes. Idem avec le studio indépendant Four Chambers qui est dans une approche très arty. Du côté de la plateforme PinkLabel.tv, on mélange les types de pornographie pour créer de la surprise. On peut visionner aussi bien du cinéma d’éducation, où l’on explique comment faire une fellation ou un cunnilingus, que des documentaires ou des fictions. Cela permet de sortir de sa case et d’entrevoir le porno comme un support d’information. Enfin on a aussi du porno audio avec des plateformes comme VOXXX. Je le redis. Ce n’est pas le porno qu’il faut interdire mais un certain porno. Envisager que le porno va disparaître parce qu’on l’interdit est une projection fausse. Il faut donc arrêter de mettre le sujet sous le tapis pour faire émerger des règles. Les initiatives isolées ne suffiront pas. Il faut une prise de conscience collective.
C’est quoi un bon porno pour vous ?
J’accorde beaucoup d’importance à la réalisation, au fait que l’on déploie un univers. J’ai besoin aussi de voir du plaisir alors que sur Pornhub on doit se contenter d’acrobaties et de femmes objets. Il y a des regards qui sont plus excitants qu’une pénétration. C’est pour ça que je trouve formidables les performeuses et les performeurs.
Quels sont les films que vous recommanderiez ?
Je pense à The Bitchhikker, d'Olympe de Gê. Olympe, c'est ma co-autrice sur Jouir est un sport de combat et Sex Talk. Elle a tourné quelques pornos féministes dont The Bitchikker qui est mon préféré. Une femme - Olympe donc - prend en stop un gars sur sa grosse moto : huile de vidange sur la peau, bikeuse chaude, ambiance torride et de très belles images au service d'une déconstruction des rôles assignés aux genres. Il y a aussi comme je le disais précédemment Bang Click Bang de Paulita Pappel qui est inspiré de Blow-up d'Antonioni. Elle y met en scène le fantasme du gang bang. Mais plutôt que d'y être objet, comme c'est traditionnellement le cas dans ce genre de pratique, la femme - Maria Riot - y est sujet. En tant que photographe autoritaire, c’est elle qui décide qui fait quoi autour d'elle. Scotch Egg, de Bruce LaBruce, met en scène l’histoire d’une fille hétéro qui va réaliser son fantasme de coucher avec un homo dans un bar gay. C’est hard, décalé avec une esthétique underground. Enfin The Wedding, d'Erika Lust, est un long-métrage entre comédie romantique et sexualité très ouverte. C'est bien écrit, drôle, hyper chaud et la réalisation est top.
Comment changer l’image du porno ?
Cela nécessite de prendre en compte de nombreux critères, notamment la manière dont il est régulé sur Internet. C’est de cela dont dépend son avenir. Il faut oser regarder la complexité du sujet. Hélas, rares sont ceux qui veulent faire ça.
Infos pratiques : retrouvez Stéphanie Estournet sur Instagram / A voir sur Arte.tv : Du hardcore au sexe tendre : le porno féministe
Propos recueillis par Renaud Charles
Qu’est-ce que les femmes et les hommes cherchent VRAIMENT chez l’autre ? Où se font les rencontres ? Fait-on vraiment moins l’amour ? Peut-on prédire les divorces en fonction des métiers ? Autant de questions que l’excellente agence de datajournalisme WeDoData a choisi d’aborder dans sa prochaine newsletter “Buena Vista Data Club” qui sera envoyée le 1er juillet. Pour s’abonner, c’est ici.
Mais pourquoi donc Zézette ?
Tout simplement (attention scoop…) parce qu’en 2026, il n’existe toujours pas de média consacré à la sexualité et à l’amour, et ce bien qu’ils fassent partie des rares sujets qui nous concerne tous à travers le monde. On trouve pourtant des journaux sur à peu près tout. Les camping-caristes ont ainsi leur magazine, Camping-car Magazine, depuis 1978, et les mostrophilistes (c’est comme cela que se font appeler les collectionneurs de montres) peuvent feuilleter Montres magazine depuis près de 30 ans.
Si la sexualité s’est fait une place dans les médias ces dernières années et que des voix de plus en en plus nombreuses se font entendre, la sexualité reste désespérément vierge de toute publication (en dehors des seules revues médicales qui lui sont consacrées...).
Puisque, dixit Oscar Wilde, « tout dans le monde est une question de sexe, sauf le sexe qui est une question de pouvoir », l'enjeu est de parvenir à parler sexualité sans honte comme de n’importe quel autre sujet. Car il s’agit bien d’explorer toutes ses facettes, notamment pour décortiquer les rapports de domination entre hommes et femmes.
Quant à l’amour, s’il fait les beaux jours de la littérature ou du cinéma, il a encore du mal à être pris au sérieux, ce dont témoigne la neuroscientifique Stéphanie Cacioppo dans son livre Le pouvoir de l’amour qui a dû braver le scepticisme lorsqu’elle a entamé ses recherches sur le sujet.
Telles sont les raisons d'être de Zézette, premier média indépendant 100 % dédié à la sexualité et à l’amour créé par un collectif de journalistes avec pour but d’en faire des sujets de conversation que l’on ne se sent plus gêné d’aborder par crainte de la honte ou d’une supposée mièvrerie. Le principe : une newsletter envoyée au moins deux dimanches par mois, et plus si affinités…
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