Sexuality, Dirty Mind, Pussy Control, Private Joy, Soft and Wet... Autant de morceaux qui abordent la sexualité sans détour et qui, malgré les tabous, n'ont pas empêché Prince de devenir une icône mondiale de la pop.
Am I straight or gay ? (Suis-je hétéro ou gay ?). Il y a 10 ans, Prince Rogers Nelson, alias Prince, disparaissait, emportant avec lui la réponse à cette question posée dans Controversy et laissant une oeuvre musicale faite de tubes planétaires qui abordent la sexualité sans tabou. Spécialiste du Kid de Minneapolis, Arno Pons a dialogué (sans tabou) pour Zézette avec un autre spécialiste et journaliste aux Inrocks, Francis Dordor.
Comment faites-vous la découverte de Prince ?
Francis Dordor : C’était à la fin des années 1970. J’étais journaliste dans un mensuel de rock et j’avais initié une rubrique consacrée au rhythm and blues ainsi qu’au reggae. Je recevais donc pas mal d’albums. Ceux de Prince sont arrivés à partir de 1978. Il était encore très underground à l’époque, même aux Etats-Unis, et déjà inclassable. Il ne collait pas à l’imaginaire de la musique noire américaine produite par les labels Motown et Stax. Lui se rapprochait davantage du rock de Hendrix, même s’il avait aussi des inspirations funk. Tout au long de sa carrière, Prince va voyager à travers les genres musicaux et les identités. Sexuellement, il est d’une ambiguïté totale. Il relève autant de Bowie et de Ziggy Stardust que de James Brown et de Sex Machine.
Qu’est-ce qui fait sa différence ?
Bien que le funk ait un côté très saccadé, ce qui le rapproche de l’acte sexuel, il n’y a rien de revendiqué pour autant. Cela va devenir davantage la cas avec un personnage comme George Clinton, le leader de Funkadelic et de Parliament à qui l’on doit entre autres l’album Free Your Mind… And Your Ass Will Follow (Libère ton esprit… Et ton cul suivra) en 1970. Prince va reprendre cette rhétorique et la développer, notamment en prenant en compte l’aspect féminin du sexe, ce que ne font pas les autres, excepté dans le disco avec Sylvester qui est transsexuel. Avec Darling Nikki par exemple, Prince chante le plaisir et le désir féminin, ce qui est rare même chez les femmes interprètes. C’est le cas notamment chez Yvonne Fair, une ancienne choriste de James Brown avec The Bitch is Black ou encore de Betty Davis avec They Say I'm Different. Ce sont deux albums dans lesquels la sexualité féminine est abordée de manière très explicite. De son côté, Prince va composer quelque chose de complètement inédit en introduisant également dans certains de ses titres une forme de perversité. On peut citer Head, où il parle d’un personnage qui aspire à avoir une relation sexuelle avec une future mariée sur laquelle il va éjaculer. Avant cela, cette part de perversité n’existait pas dans la musique populaire américaine. Avec Do Me, Baby, il va jusqu’à théâtraliser l’acte sexuel. Il y a quelque chose de très pornographique qui apparaît avec lui, mais sans pour autant qu’il renie sa part romantique avec des morceaux comme I Would Die 4 U ou The Beautiful Ones. Ceci le rend totalement unique.
Peut-on dire que la sexualité est le moteur de son génie ? Lorsqu’il devient Témoin de Jéhovah dans les années 2000, s’interdisant de parler de sexe, sa musique se révèle moins inventive…
Sa conviction est que la sexualité possède un pouvoir libérateur. Pour lui, c’est une façon de dépasser la race et le genre afin d’unir l’espèce humaine. Son oeuvre est un Kamasutra musical qui n’a pas d’équivalent. Dans Get off, il parle de 23 positions en une nuit. C’est comme si sa musique agissait comme une zone érogène. Prince a une vision très tantrique du sexe. Pour lui, c’est une émanation du corps qui mène à la spiritualité.
Malgré cela, il n’a jamais fait du sexe un sujet politique…
Il a abordé la sexualité d’un point de vue métaphysique en l’envisageant comme le point culminant de l’existence humaine et comme un point de ralliement. Mais, à l’instar d’autres figures de la musique noire américaine, Prince est tiraillé entre le sexe et Dieu. Bien qu’il ait sans doute multiplier les conquêtes, on ne sait pas quelle est sa sexualité. C’est assez peu documenté. Je me souviens d’une interview de Mathilda May où elle parlait de sa relation assez platonique avec lui. Elle confiait que la seule chose qu’il ait osé faire avec elle fut de lui mettre son petit doigt dans l’oreille. On peut d’ailleurs se demander si sa sexualité n’est pas passée entièrement par sa musique. Sign o’ The Times est sans doute le plus grand spectacle que j’ai vu de ma vie. Ce qu’il faisait avec son corps tout en étant un musicien hors pair… C’était à la fois Broadway, l’Appolo Theater d’Harlem et les Rolling Stones.
Il voulait à tout prix éviter d’être mis dans une case, que ce soit pour sa musique ou ses préférences sexuelles…
Prince, c’est à la fois Marc Dorcel et François Truffaut. Il peut se montrer aussi bien pornographique que romantique. Avec Jack U Off, il célèbre la masturbation. C’était un thème totalement banni des chansons populaires, un genre qu’il est parvenu à pimenter. Dans When Doves Cry, il va même jusqu’à parler de sa mère qui n’est jamais satisfaite. Il parvient à être cash tout en restant sublime. Il aborde le très privé et le très trivial mais il le transcende grâce à sa musique. Chez Prince, il n’y avait rien de vulgaire dans le sexe.
Quels sont les artistes qui se rapprochent le plus de Prince aujourd’hui ?
Plutôt des femmes. Je pense à Cardi B, Beyoncé, Janelle Monáe… J’entends dire aussi que Christine and the Queens (devenue Rahim C Redcar, NDLR) pourrait être une héritière de Prince.
A la différence que Prince, comme on le disait précédemment, n’a jamais fait de la sexualité un sujet politique et a toujours joué sur l’ambiguïté laissant chacun se positionner par rapport à lui… Néanmoins, son vocabulaire sexuel s’est atténué avec le temps pour faire place aux métaphores comme dans Cream ou Little Red Corvette. Etait-ce pour passer dans les radios ?
Je pense qu’il avait besoin de se renouveler. Il ne pouvait pas éternellement raconter la même histoire. C’est une preuve de l’immensité de son talent d’avoir su poétiser la manière dont il parlait de la sexualité. C’est le problème des rappeurs qui se sont lancés à fond dans le côté hardcore du sexe, jusqu’à l’épuisement. Prince, au contraire, c’est la fluidité permanente.
A lire : “Purple Rain” : l’histoire secrète d’un album mythique, par Francis Dordor
A écouter : Pourquoi Prince est-il une icône ?, sur France Culture
Propos recueillis par Arno Pons
En 1976, dans des États-Unis encore majoritairement puritains, une étude révolutionne la vision de la sexualité féminine. Son autrice : Shere Hite (1942-2020), jeune New-Yorkaise flamboyante et indépendante, passée par le mannequinat – elle pose notamment dévêtue dans Playboy – pour financer ses études d’histoire. Frustrée par un milieu universitaire qui ne laisse pas sa juste place aux femmes et par la misogynie ambiante, elle quitte l’université de Columbia pour s’engager dans le mouvement féministe. Constatant combien parler librement de sexe reste difficile pour les femmes, même entre elles, elle décide, avec l’aide d’amis et sans l’appui du monde de la recherche, d’envoyer un questionnaire anonyme sur le sujet à des dizaines de milliers d’Américaines de tous âges et tous milieux. Pour la première fois, les femmes interrogées parlent sans tabous de masturbation, de clitoris ou d’orgasme, levant bien des idées reçues, notamment sur le plaisir procuré par le coït hétérosexuel. À l’issue d’un travail de cinq ans à compulser quelque 3 000 réponses, Shere Hite publie les résultats de son enquête dans un livre qui fera scandale et s’imposera comme un extraordinaire succès de librairie, rejoignant les études d’Alfred Kinsey et de Masters et Johnson au rang des travaux pionniers en sexologie.
Infos pratiques : disponible gratuitement jusqu’au 15 août sur arte.tv
Tout simplement (attention scoop…) parce qu’en 2026, il n’existe toujours pas de média consacré à la sexualité et à l’amour, et ce bien qu’ils fassent partie des rares sujets qui nous concerne tous à travers le monde. On trouve pourtant des journaux sur à peu près tout. Les camping-caristes ont ainsi leur magazine, Camping-car Magazine, depuis 1978, et les mostrophilistes (c’est comme cela que se font appeler les collectionneurs de montres) peuvent feuilleter Montres magazine depuis près de 30 ans.
Si la sexualité s’est fait une place dans les médias ces dernières années et que des voix de plus en en plus nombreuses se font entendre, la sexualité reste désespérément vierge de toute publication (en dehors des seules revues médicales qui lui sont consacrées...).
Puisque, dixit Oscar Wilde, « tout dans le monde est une question de sexe, sauf le sexe qui est une question de pouvoir », l'enjeu est de parvenir à parler sexualité sans honte comme de n’importe quel autre sujet. Car il s’agit bien d’explorer toutes ses facettes, notamment pour décortiquer les rapports de domination entre hommes et femmes.
Quant à l’amour, s’il fait les beaux jours de la littérature ou du cinéma, il a encore du mal à être pris au sérieux, ce dont témoigne la neuroscientifique Stéphanie Cacioppo dans son livre Le pouvoir de l’amour qui a dû braver le scepticisme lorsqu’elle a entamé ses recherches sur le sujet.
Telles sont les raisons d'être de Zézette, premier média indépendant 100 % dédié à la sexualité et à l’amour avec pour but d’en faire des sujets de conversation que l’on ne se sent plus gêné d’aborder par crainte de la honte ou d’une supposée mièvrerie. Le principe : une newsletter envoyée au moins deux dimanches par mois, et plus si affinités…
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