“Tout dans le monde est une question de sexe, sauf le sexe qui est une question de pouvoir”. Oscar Wilde
“La philosophie nous fait prendre la mesure de ce que nous, les humains, séparés et incomplets, sommes des amoureux, c’est-à-dire des incomplets qui cherchent”
En janvier dernier aux Etats-Unis, le Houston Chronicle révélait qu’un enseignant de l’université Texas A&M, le professeur de philosophie Martin Peterson, s’était vu demander de retirer de son cours de “questions morales contemporaines” la lecture du Banquet de Platon dans le but d’éliminer les contenus liés aux “idéologies de genre ou d'orientation sexuelle”. Pour mieux comprendre l’ire des conservateurs, Zézette s’est entretenu avec le professeur de philosophie ancienne et spécialiste de Platon Jean-François Pradeau.
Pour commencer, pouvez-vous présenter brièvement Le Banquet de Platon ? Quels sont les sujets centraux de ce dialogue ?
Jean-François Pradeau : Le dialogue se déroule à Athènes chez le dramaturge Agathon qui fête dans sa maison sa victoire au festival des Lénéennes, consacré à Dionysos (dieu de la vigne, du vin et de la fête, ndlr). Il reçoit chez lui plusieurs auteurs ou, dirait-on aujourd’hui, d’intellectuels qu’il invite à discourir sur l’amour. Le contexte qui donne son titre au dialogue est celui du « banquet » (sumposion), une institution civique proprement athénienne. Durant un banquet, des citoyens se retrouvent pour manger puis boire et chanter en offrant des libations et des discours en l'honneur des dieux et de la cité. Le Banquet de Platon est assez particulier parce que personne n’y mange. Les personnages ne sont réunis que pour boire et prononcer des discours sur l’amour. Il y a là le plus grand poète comique de l’époque, Aristophane, le philosophe Socrate, le médecin Eryximaque, le rhéteur Phèdre et d’autres encore qui vont chacun à leur tour proposer un éloge de l’amour. Ou plus exactement d’Eros, qui est un dieu (dieu de l’amour et de la puissance créatrice, ndlr). A la fin du banquet, tous les personnages sont endormis, avinés, et Socrate, seul, quitte les lieux comme si de rien n’était pour commencer sa journée.
Le texte a bénéficié d'une publicité inattendue cette année. Martin Peterson, professeur de philosophie à l'Université Texas A & M, a rendu public que son université l'avait contraint à retirer de son cours la lecture de passages du Banquet. Les pages concernées sont-elles si provocantes ?
Comme demandé par l’université du Texas, le malheureux professeur Martin Peterson a soumis le résumé de son cours à une IA censée regarder si les projets de cours des enseignants ne faisaient pas, d’une manière ou d’une autre, l’apologie du genre ou des minorités sexuelles. Et ladite IA est tombée sur des pages de Platon où il est question des genres « androgynes » du Banquet. Résultat : cours annulé, protestation du professeur Peterson et scandale. Enfin, scandale de petite ampleur. La lecture du Banquet est loin d’être une préoccupation d’intérêt national ou international.
Indépendamment des critères réactionnaires à l'origine de cette censure, Le Banquet recèle-t-il des aspects subversifs aussi pour des lecteurs progressistes ?
Aucun et beaucoup à la fois. Le professeur Peterson souhaitait étudier les passages du Banquet évoquant le mythe des androgynes que raconte Aristophane. D’après la mythologie, nos ancêtres étaient des androgynes qui portaient soit deux sexes masculins, soit deux sexes féminins, soit l’un et l’autre. Arrogants et rebelles, les dieux choisirent de les punir en les coupant en deux. Voilà pourquoi chacun de nous n’a qu’un sexe aujourd’hui, mais voilà aussi pourquoi chacun d’entre nous cherche à aimer sa « moitié ». Le mythe défend trois formes d’amour selon que celui qui aime cherche sa moitié du même sexe masculin ou féminin, ou bien sa moitié de l’autre sexe. Le mythe platonicien rend compte à sa façon de différentes formes de sexualité et leur attribue une même cause : la « séparation » des androgynes. Y apparaît également l’une des très rares mentions explicites de l’homosexualité féminine dans la littérature ancienne.
Le Banquet décline des réflexions sur le désir en lien avec l'amour, la sexualité, la beauté, la connaissance, la vérité... N'y a-t-il pas quelque chose de rafraîchissant malgré les plus de 2 000 ans qui nous séparent de ce texte ?
Il y a surtout quelque chose de très exigeant. Parce que la philosophie nous fait prendre la mesure de ce que nous, les humains, séparés et incomplets, sommes des amoureux, c’est-à-dire des incomplets qui cherchent.
Le Banquet semble décrire le philosophe comme un être pétri de désir. De quoi le philosophe est-il amoureux ?
Le philosophe aime le beau. Voilà tout, et Platon en fait sa raison d’être : philosopher, c’est désirer le beau.
Réflexion sur la beauté, le dialogue est lui-même un très beau texte sur le plan littéraire. Pouvez-vous, pour conclure, nous parler des qualités esthétiques du dialogue ?
Platon est sans doute l’un des plus grands, sinon le plus grand prosateur de son temps. Le Banquet est un chef-d’œuvre de beauté, de profondeur, de grotesque comique et de passions. Il faut absolument y jeter un œil. C’est du reste ce dont se consolait Peterson, censuré : en protestant publiquement de cette interdiction, il se disait rassuré à l’idée que les étudiants Texans iraient ouvrir le texte pour voir ce qui était si sulfureux là-dedans. Et qu’ils liraient Platon pour leur plus grand plaisir.
Infos pratiques : vous pouvez écouter Jean-François Pradeau parler de Platon sur ce podcast de France Culture
Propos recueillis par Gilles Juan
Si vous avez toujours reculé par crainte de l’indigestion face à la lecture du Banquet, le collectif Les Survenu.es en a concocté une version nettement plus accessible en faisant dialoguer l’oeuvre de Platon avec notre époque. Ce qu’explique à Zézette la comédienne Nikita Faulon.
En quoi une oeuvre écrite vers - 380 avant Jésus-Christ peut-elle encore paraître sulfureuse aux yeux de certains conservateurs?
Nikita Faulon : La sexualité à l’époque n’était pas la même qu’aujourd’hui. C’est probablement ce qui déplaît aux conservateurs américains. Le sexe entre hommes était totalement décomplexé et même valorisé, tout simplement parce que l’amour entre hommes était considéré comme plus noble. Les femmes, elles, étaient vues comme des objets pour procréer. Il n’était donc pas concevable de vivre une véritable histoire d’amour avec une femme.
Comment fait-on pour mettre en scène un essai philosophique comme le Banquet sans risquer d'assomer le public avec des concepts qui peuvent paraître arides quand bien même ils s'avèrent aussi torrides ?
Le spectacle n’est pas une adaptation du Banquet mais une réponse au Banquet. Le metteur en scène Antonin Chambon, qui est aussi docteur en philosophie, a voulu créer un dialogue entre notre siècle et les penseurs que Platon fait intervenir dans le Banquet. C’est une manière pour lui de rendre la philosophie accessible en déployant des concepts qui nous permettent de comprendre le monde dans lequel on vit. L’amour, thème central du livre, est un sujet universel aussi bien qu’intemporel mais qui peut être vécu différemment selon les époques ou les genres.
Encore aujourd'hui, parler d'amour n'est pas si simple. Votre pièce peut-elle être vue comme une forme d'entraînement ?
Oui. C’est une invitation à parler d’amour quand bien même c’est un sujet qui est omniprésent aussi bien dans la littérature, qu’au cinéma ou dans la musique. Malgré cela, on continue à tourner en rond. Le spectacle a donc été imaginé à la fois pour nous aider à penser le sujet et nous donner envie d’en parler aussi bien avec nos partenaires qu’avec nos ami.e.s et même, pourquoi pas, des inconnu.e.s.
Nous sommes certes abreuvé.e.s d’histoires d’amour mais disposons-nous pour du vocabulaire pour vraiment bien parler d’amour ?
Dans le Banquet, les orateurs qui se succèdent font des discours pour louer l’amour mais la première chose qu’ils font consiste à en donner une définition. Si on continue de tourner en rond sur le sujet, c’est notamment parce qu’il y a beaucoup de choses que l’on associe à l’amour et qui pourtant ne relève pas de l’amour. S’intéresser à la définition qu’on en donne permet de débusquer les malhonnêtetés qui ont été commises en son nom. D’ailleurs, on voit que le vocabulaire évolue dans le bon sens. Par exemple, le terme crime passionnel a été remplacé par le terme féminicide.
D’où la nécessité d’échanger sur ces sujets pour confronter les points de vue et ne pas rester campé.e sur ses positions…
C’est ce qui fonde la philosophie. Il est intéressant d’ailleurs de noter que les partisans de la philosophie d’Aristote, qui enseignait en marchant, se faisaient appeler des péripatéticiens, terme qui vient du grec et qui signifie se promener. Car pour Aristote, les idées viennent en marchant. Si philosopher c’est être en mouvement, c’est aussi parler avec les autres. C’est pourquoi l’amour est un sujet qu’il faut réfléchir ensemble.
Comment avez-vous pensé la mise en scène ?
Nous avons conçu la scène comme une arène avec tout autour des tables garnies de choses à manger pour que le public puisse grignoter et ainsi recréer l’ambiance d’un banquet. Il est aussi invité à s’exprimer, ce qui débouche sur des échanges ou des confessions parfois surprenantes.
Infos pratiques : Banquet ! est à voir au festival La mascarade à Nogent-l’Artaud (Aisne) samedi 26 septembre et à la salle des fêtes de Fontenay-sur-Loing (Loiret) le 17 octobre. Plus d’infos sur lessurvenues.co
Propos recueillis par Blanche Garofalo
Jeudi 5 novembre, Zézette et le café orgasmique Les Vagues à Paris vous invitent à une conversation non classée X en présence de Stéphanie Estournet, ex-journaliste de Libé et du Journal du hard, et de Renaud Charles, rédacteur en chef de Zézette
25 % de la bande passante et 35 % des vidéos du Net seraient consacrées à la pornographie selon un rapport du Sénat publié en 2022. Tout le porno est-il problématique ? Quelle est la différence entre le bon et le mauvais porno ? Pour Stéphanie Estournet, ex-journaliste de Libé et du Journal du hard devenue aujourd’hui sexothérapeute, la condamnation sans nuance du porno ne permet pas de faire émerger une production qui serve aussi bien l'excitation que l'éducation à la sexualité.
L’inscription est gratuite dans la limite des places disponibles sur weezevent.com
Les Conversations Zézette x Les Vagues, c’est quoi ?
Parce que l'on peut parler de tout à la machine à café sauf de sexualité, Zézette et Les Vagues, le café orgasmique de Paris (et qui en plus, comme grand-mère, sait faire un bon café) lancent les Conversations. Le but ? “Détabouiser” le sujet ensemble, avec un expert.e, autour d'une tasse de café... chaud bien sûr.
Mais pourquoi donc Zézette ?
Tout simplement (attention scoop…) parce qu’en 2026, il n’existe toujours pas de média consacré à la sexualité et à l’amour, et ce bien qu’ils fassent partie des rares sujets qui nous concerne tous à travers le monde. On trouve pourtant des journaux sur à peu près tout. Les camping-caristes ont ainsi leur magazine, Camping-car Magazine, depuis 1978, et les mostrophilistes (c’est comme cela que se font appeler les collectionneurs de montres) peuvent feuilleter Montres magazine depuis près de 30 ans.
Si la sexualité s’est fait une place dans les médias ces dernières années et que des voix de plus en en plus nombreuses se font entendre, la sexualité reste désespérément vierge de toute publication grand public (en dehors des seules revues médicales qui lui sont consacrées...).
Puisque, dixit Oscar Wilde, « tout dans le monde est une question de sexe, sauf le sexe qui est une question de pouvoir », l'enjeu est de parvenir à parler sexualité sans honte comme de n’importe quel autre sujet. Car il s’agit bien d’explorer toutes ses facettes, notamment pour décortiquer les rapports de domination entre hommes et femmes.
Quant à l’amour, s’il fait les beaux jours de la littérature ou du cinéma, il a encore du mal à être pris au sérieux, ce dont témoigne la neuroscientifique Stéphanie Cacioppo dans son livre Le pouvoir de l’amour qui a dû braver le scepticisme lorsqu’elle a entamé ses recherches sur le sujet.
Telles sont les raisons d'être de Zézette, premier média indépendant 100 % dédié à la sexualité et à l’amour créé par un collectif de journalistes avec pour but d’en faire des sujets de conversation que l’on ne se sent plus gêné d’aborder par crainte de la honte ou d’une supposée mièvrerie. Le principe : une newsletter envoyée au moins deux dimanches par mois, et plus si affinités. Bonne lecture !
La rédaction
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