Et si nous avions les couilles d’être féministes ?

N’est-ce pas un paradoxe de la part des hommes de posséder des organes devenus synonymes de courage et d’en montrer aussi peu lorsqu’il s’agit de renverser un système de domination qui prévaut depuis des siècles ? Et si nous enclenchions un retour ovaire le futur ?

“Erotiser l’égalité plutôt que la domination”

S’il profite de manière inégal à tous les hommes, le patriarcat fait du rapport de force un modèle de société qui in fine génère plus de perdants que de gagnants. Et si être un homme féministe c’était aussi clamer son refus d’un système qui fabrique à grande échelle violences et inégalités pour “érotiser l’égalité” plutôt que la domination, selon les mots de la journaliste Gloria Steinem ?

Force est de constater qu’encore aujourd’hui, se revendiquer féministe lorsqu’on est un homme ne va pas de soi. Et si le slogan “Not all men”, littéralement Pas tous les hommes, a été créé, c’est parce qu’il est plus confortable de dénoncer des comportements individuels que de remettre en cause tout un système de domination. Alors pourquoi est-ce si difficile ?

Pour le comprendre, la lecture du dernier essai de la philosophe Manon Garcia, Vivre avec les hommes, s’avère éclairante. Elle y évoque la “masculinité hégémonique”, celle qui coiffe toutes les autres, notamment les “masculinités complices”, c’est-à-dire les hommes qui “ne correspondent pas exactement à la masculinité hégémonique mais y aspirent et en profitent”. Car si nous ne jouissons pas de la même manière des privilèges offerts par le patriarcat, nous profitons tous de ce que la sociologue Raewynn Connell appelle le  “dividende patriarcal”. “En d’autres termes, être un homme procure toujours un avantage par rapport aux femmes, même si cet avantage peut être amoindri, modifié et parfois presque totalement effacé par les hiérarchies de classe, de race, de validité, etc. Lorsque l’on parle de masculinité ou de féminité, on fait donc en partie référence au fait qu’être un homme ou une femme a une signification sociale, que nos propriétés biologiques ne suffisent pas à expliquer”, nous enseigne Manon Garcia. 

Les études récentes de paléoanthropologie indiquent qu’au Paléolithique les femmes ont autant d’influence que les hommes

Ce que la docteure en histoire économique et sociale Lucile Peytavin constate également dans Le coût de la virilité. “Les études récentes de paléoanthropologie indiquent qu’au Paléolithique les femmes ont autant d’influence que les hommes”, nous dit-elle avant de poursuivre : “Cette égalité entre les individus aurait même permis à Sapiens de prendre l’avantage sur Néandertal. Il semble que le véritable basculement dans les rapports de force entre hommes et femmes se situe au Néolithique, lorsque les populations se sédentarisent. La notion de virilité prend alors corps avec l'avènement des armes en métal permettant à la puissance masculine de s’imposer symboliquement et réellement. La domination masculine s’accentue à ce moment-là en même temps que se creusent les inégalités sociales.

Ces inégalités vont peser lourdement sur les conditions de vie des femmes met en avant Lucile Peytavin.”On constate sur [leur] squelette des traces de violence beaucoup plus systématiques, mais aussi de pathologies, de privations, de sous-nutrition”. Une accumulation de mauvais traitements qui vont jusqu’à transformer leur ossature et conduisent à une réduction de sa taille et de sa robustesse. 

La galanterie, c’est cette espèce de fiction qui va permettre de penser une égalité entre les sexes là où il n’y en a pas, et ceci grâce à la conversation

D’autres périodes de l’histoire nous ont toutefois montré la voie de l’égalité entre les sexes comme nous le rappelle à nouveau une femme, la professeure de littérature Jennifer Tamas, avec son essai intitulé Peut-on encore être galant ? et dans lequel elle revient sur les origines de la galanterie. Né au au XVIIe siècle, ce mouvement culturel aura eu pour but premier de sortir de la violence en misant sur la conversation entre les femmes et les hommes. "A l’origine, la galanterie n’est pas l’art de se draguer mais l’art de discuter des questions fondamentales ayant trait à l’amour, au mariage, au consentement sexuel, rappelle Jennifer Tamas. [Aujourd’hui] on a accepté que la galanterie relevait de la masculinité alors que précisément, dans l’histoire de cette notion, c’est le moment où certaines femmes s’émancipent et prennent place aux côtés des hommes. On peut voir dans la galanterie une dimension politique. Elle fut une façon de redessiner les rapports de genre à une époque où les hommes et les femmes n’étaient pas égaux. Naître femme, c’était naître désavantagée par la loi, par la politique, par l’économie. La galanterie, c’est cette espèce de fiction qui va permettre de penser une égalité entre les sexes là où il n’y en a pas, et ceci grâce à la conversation.” 

Dans la vie, il ne faut jamais lutter contre les hommes, il faut lutter contre les systèmes

Une conversation que Manon Garcia revendique dans son livre La conversation des sexes. Une conversation qui est la raison d’être de Zézette, créée par une rédaction de femmes et d’hommes. Et une conversation qui doit nous amener à « érotiser l’égalité » plutôt que la domination selon les mots de la journaliste Gloria Steinem, domination dont au final nous pâtissons tous en dehors de quelques-uns. 

Néanmoins, si ces quelques mots ne vous ont pas encore convaincus d’être des hommes féministes, ajoutons pour terminer ceux de Nelson Mandela rapportés par la journaliste Martine Laroche-Joubert : « Dans la vie, il ne faut jamais lutter contre les hommes, il faut lutter contre les systèmes ».

Renaud Charles, rédacteur en chef de Zézette

Par peur de leur propre vulnérabilité et de la perte de leurs privilèges, les masculinistes surjouent leur rôle d’homme jusqu’à en devenir menaçants. Une réflexion que nous partage Gilles Juan, journaliste pour Zézette mais aussi documentariste, enseignant en philosophie et auteur de la Fakenewsletter consacrée aux vices et vertus des IA.

Quels hommes en arrivent là ? A se sentir menacés par l’émancipation des femmes ? A cette question, une seule réponse me vient : des hommes fragiles, forcément. Car il faut être sacrément vulnérable pour percevoir l’égalité comme une menace. Une véritable force tremblerait-elle devant les revendications féministes ? Une identité sereine éprouverait-elle les progrès de l’égalité comme une blessure ? Les masculinistes ont la virilité si délicate qu’ils ne voient pas le paradoxe : c’est précisément dans les espaces où elle est proclamée la plus menacée qu’elle est la plus exaltée.

Les hommes seraient lésés par la mutation des rapports entre les genres… Ce diagnostic (pouvant aller du soupçon vague à l’intime conviction) est l’alibi des masculinistes. Une émotion vieille comme les revendications féministes, renouvelée par les réseaux sociaux : les frustrations individuelles tout comme les inconsistances singulières s’y agrègent et se transfigurent en récit collectif. La déception amoureuse, l’entretien de recrutement raté, le sentiment global d’échec, l’isolement des incels [involuntary celibate, ndlr] deviennent, dans le sillage des influenceurs masculinistes, les preuves d’un système hostile aux hommes. 

La faiblesse est le ressort manifeste, cohérent, explicatif de l’idéologie masculiniste

Et c’est précisément dans cet agglomérat, dans cette immense base de données, que la cause première des jérémiades saute aux yeux, apparaissent comme une sensiblerie d’enfant qui craint le monstre du placard. La faiblesse est le ressort manifeste, cohérent, explicatif de l’idéologie masculiniste. Pour que l’émancipation des femmes soit interprétée non comme une extension du droit de ces dernières, mais comme une dépossession, il faut vraiment que la carapace soit fine.

L’émancipation féminine met fin à l’évidence de l’avantage systémique des hommes ; et les masculinistes pleurent. Victimisés par l’égalité. Les pauvres bougres avaient intériorisé leur position dominante comme allant de soi, comme naturelle. L’ordre social leur accordait automatiquement une forme de crédit symbolique. Être un homme suffisait à bénéficier d’une reconnaissance minimale, d’une autorité présumée, d’une légitimité sociale implicite. Ce monde s’effrite et à mesure que les asymétries institutionnelles se réduisent, à mesure que la masculinité cesse d’être une position garantie, ça froisse les hommes les plus dépendants de ces vieux privilèges. 

Le masculinisme est un méchant caprice

Le masculinisme est un méchant caprice. La virilité que les hommes accaparaient vacille, alors elle est surjouée. D’ailleurs, tous les hommes (forcément les produits de leur culture !) ressentent initialement, de manière épidermique, qu’ils subissent une injustice en perdant leurs privilèges. Ça les émascule de devoir simplement envisager la contraception. Ça les frustre de sacrifier un peu leur temps (qu’ils passaient courageusement à subvenir aux besoins de la famille, à bricoler au service du foyer) pour faire les courses ou le ménage. Nombreux se sentent même mis à l’épreuve de devoir séduire sans être lourds !

Des hommes essaient de l’entendre. De s’améliorer. Tandis que la réaction masculiniste est adoptée par ceux qui sont trop douillets pour faire face à l’égalité. Trop fébriles pour la désirer. Tant de fragilité serait presque émouvante si l’hystérie masculiniste n’était pas menaçante, tyrannique, délétère.

Gilles Juan

A écouter : l’interview sur France Inter de Frédéric Pommier, auteur du livre Derrière les arbres dans lequel il raconte les viols qu'il a subis, entre ses 4 ans et ses 7 ans, par quatre hommes différents.

L’interview est à retrouver sur radiofrance.fr

Le coup de coeur de Solveig Touzé, co-fondatrice de la librairie indépendante et souriante La Nuit des temps à Rennes

Première Amoure d’Emmanuelle Richard, c'est l'histoire d'une rencontre imprévue, d'un regard accroché au coin d'une librairie et d'une quête obsessionnelle pour retrouver l'homme dont il est question tout au long de ce livre. C'est l'histoire d'une attente, d'un jeu de séduction via les outils modernes de socialisation. Comment se drague-t-on sur les réseaux ? Comment envisage-t-on à distance les corps qui se rencontrent ? Alors que le désir pour l'autre grimpe de chapitre en chapitre, l'autrice se balade dans sa propre histoire, celle de son corps vu et désiré, malmené et dominé parfois. Ce female gaze bienvenu fait craquer le carcan de la passivité des femmes. C'est une invitation à envisager des relations plus égalitaires, désirables et désirantes, sensuelles et sécures.

Infos pratiques : Première amoure, d’Emmanuelle Richard. Ed. Julliard. 288 pages. 21 € / La chronique intégrale de Solveig Touzé est à retrouver ici

Propos recueillis par Pauline de Quatrebarbes

Mais pourquoi donc Zézette ?

Tout simplement (attention scoop…) parce qu’en 2026, il n’existe toujours pas de média consacré à la sexualité et à l’amour, et ce bien qu’ils fassent partie des rares sujets qui nous concerne tous à travers le monde. On trouve pourtant des journaux sur à peu près tout. Les camping-caristes ont ainsi leur magazine, Camping-car Magazine, depuis 1978, et les mostrophilistes (c’est comme cela que se font appeler les collectionneurs de montres) peuvent feuilleter Montres magazine depuis près de 30 ans.

Si la sexualité s’est fait une place dans les médias ces dernières années et que des voix de plus en en plus nombreuses se font entendre, la sexualité reste désespérément vierge de toute publication (en dehors des seules revues médicales qui lui sont consacrées...).

Puisque, dixit Oscar Wilde, « tout dans le monde est une question de sexe, sauf le sexe qui est une question de pouvoir », l'enjeu est de parvenir à parler sexualité sans honte comme de n’importe quel autre sujet. Car il s’agit bien d’explorer toutes ses facettes, notamment pour décortiquer les rapports de domination entre hommes et femmes.

Quant à l’amour, s’il fait les beaux jours de la littérature ou du cinéma, il a encore du mal à être pris au sérieux, ce dont témoigne la neuroscientifique Stéphanie Cacioppo dans son livre Le pouvoir de l’amour qui a dû braver le scepticisme lorsqu’elle a entamé ses recherches sur le sujet.

Telles sont les raisons d'être de Zézette, premier média indépendant 100 % dédié à la sexualité et à l’amour avec pour but d’en faire des sujets de conversation que l’on ne se sent plus gêné d’aborder par crainte de la honte ou d’une supposée mièvrerie. Le principe : une newsletter envoyée au moins deux dimanches par mois, et plus si affinités…

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